“J’ai aimé les vers de Racine par-dessus toutes productions littéraires. J’admire Shakespeare énormément; mais j’éprouve devant Racine une emotion que ne me donne jamais Shakespeare: celle de la perfection. Jean S., dans une fort intéressante discussion, reproche aux personages de Racine de ne point continuer à vivre, une fois le rideau baissé, tandis que ceux de Shakespeare, dit-il et fort justement, apparaissent un instant devant la rampe mais nous sentons qu’ils ne s’achèvent pas là et que nous pourrions les retrouver, passé la scène. Mais précisément me plaît cette limitation exacte, ce non-débordement du cadre, cette précision des contours. Shakespeare, sans doute, est plus humain; mais il s’agit ici de bien autre chose: c’est le triomphe d’une convenance sublime, c’est une ravissante harmonie où tout entre en jeu et concourt, qui comble de satisfaction à la fois intelligence, coeur et sens. Homme et nature, dans ses pieces ouvertes aux vents, toute la poésie rit, pleure et frémit dans Shakespeare; Racine est au sommet de l’art.”
André Gide
(André Gide, “Journal – 1889-1939”, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1951)

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